Angkor
Angkor

La perle de l'Indochine
Angkor, entre les vivants et les morts
La magie inquiétante de la cité des temples

Coupé du monde pendant vingt ans de guerre, le légendaire site commence à subir la pression du tourisme. L'écrivain Pico Iyer fait partager ici les paradoxes du voyage dans cette cité de temples enfouis dans la jungle, entre petits déjeuners au champagne et enfants estropiés, téléphones cellulaires et monuments balafrés par les chars. 
 

Deux moines devant
l'entrée d'Angkor Thom.
Photo Bruno Barbey/Magnum
Angkor est plongé dans la pénombre. Où que j'aille, je sens qu'on m'observe. Des yeux me regardent, depuis les embrasures obscures des portes, par les trous ménagés entre les démons et les danseuses des bas-reliefs, de l'intérieur des petits sanctuaires bouddhistes uniquement éclairés par une chandelle à la flamme vacillante. Une vieille brandit un bâton d'encens dans ma direction, comme pour me maudire. Une autre expectore un crachat couleur de sang entre ses lèvres tachées de rouge par la noix de bétel. Dans les zones d'ombre que perce, ici et là, la faible lueur des bougies, j'entrevois des soldats. Dans un carré de lumière vive, en plein soleil, un devin révèle leur avenir à des paysans de passage. Les bouddhas qui se tiennent aux coins des édifices ne possèdent pas l'allure sereine et rassurante qu'ils peuvent avoir ailleurs en Asie. Certains sont squelettiques, d'autres revêches et évoquent des décorations mortuaires destinées à quelque cérémonie païenne. Sur les façades des innombrables temples qui se dressent sur ces 200 kilomètres carrés de jungle, dans le nord-ouest du Cambodge, s'étalent des images de serpents, de rois lépreux et d'offrandes à Yama, le dieu des morts.

"Regardez ces démons, là !" s'écrie mon guide en me montrant les fresques qui envahissent les murs du temple mortuaire du Bayon. Il y a effectivement des démons partout. Chaque fois que je sors de ma voiture, une nuée de gamins crasseux et turbulents m'assaillent, tels les esprits de la forêt, brandissant sous mon nez amulettes bouddhiques, éventails et cartes postales, au cri de "Mister, mister, un dollar seulement !" La peur se lit sur leurs petits visages étranges et doux, rappelant en cela les représentations antiques qui nous entourent, et, chaque fois que je dis non, leur figure se plisse en une plainte muette et leurs yeux semblent siffler comme des serpents. Des arbres alentour me parviennent les jacassements des perroquets verts et, dans les couloirs de pierre du temple, je peux entendre les enfants passer furtivement, répondant par un discours immuable aux pitoyables excuses des touristes étrangers. "Demain, vous revenez. Vous achetez à moi ?" "Vous achetez un tee-shirt seulement à moi ? Monsieur, Monsieur, vous achetez à moi ?"

Ce jour de l'an, j'étais parti en voiture avec quelques autres personnes. Il faisait nuit noire. Un policier à moto nous précédait, éclairant la route de la lueur vacillante de son phare. Nous débarquâmes vers 4 heures du matin près du temple de Preah Khan, un monastère bouddhiste du XIIe siècle presque entièrement englouti par la jungle. Chacun d'entre nous reçut une lampe à pétrole, puis nous nous mîmes en marche. Nous marchâmes longtemps, cortège de lucioles hésitant dans la nuit, le long d'une interminable avenue bordée de chandelles, entourée par la forêt qui palpitait. Notre colonne pénétra au coeur du vieil édifice en ruine et gravit les degrés de pierre d'un escalier, accompagnée du chant des criquets perchés dans les arbres voisins. Nous traversâmes une salle dédiée à Bouddha, une autre réservée aux esprits animistes, puis un sanctuaire phallique consacré à Shiva. De temps en temps, nous pouvions apercevoir, à la lueur des bougies placées dans les fenêtres brisées, un homme debout dans l'ombre qui nous regardait ou un enfant surgissant de derrière un pilier. Finalement, après trois quarts d'heure de marche le long de ce sentier jalonné de lumières, nous débouchâmes dans une clairière, située au bout de la chaussée orientale, où nous attendaient plusieurs tables recouvertes de nappes blanches, sur lesquelles était servi un somptueux petit déjeuner au champagne, en l'honneur de ce nouvel an en pleine jungle, offert gracieusement par le Grand Hôtel d'Angkor. Progressivement, à mesure que la lumière prenait possession des lieux - sous les regards d'un groupe de Cambodgiens installés sur une corniche, au-dessus de nous, arborant qui un chapeau de cow-boy, qui une casquette de base-ball, qui un foulard rouge et blanc à la manière des Khmers rouges -, nous vîmes surgir de la végétation environnante les vestiges de l'antique monastère.

J'étais vraisemblablement venu au Cambodge avec une foule d'images en tête, des images qui s'étaient peu à peu constituées en mythes à mesure que l'holocauste entrepris par les Khmers rouges (ceux-là mêmes qui campaient juste à côté) s'était étendu partout dans le pays, y compris ici, à Angkor, engloutissant au moins 1,5 million d'hommes et de femmes. J'étais pourtant parti sans attentes particulières. J'étais juste venu accompagner ma mère, qui rêvait depuis qu'elle était toute petite de visiter un jour ce site religieux légendaire.
 
Devant d'autres grands monuments du patrimoine mondial (Machu Picchu, Borobudur, les pyramides du Yucatán ou d'Egypte, Rome), je n'avais pu que constater à quel point j'étais imperméable à la dimension historique des choses. Je n'y avais vu que des lieux de vie, certes chargés de la mémoire de tous les événements qui s'y étaient déroulés, mais je n'avais pu m'empêcher de penser que seuls les historiens ou les touristes professionnels pouvaient y trouver un véritable intérêt. A Angkor, il en va tout autrement. L'endroit vit, vibre de la présence non occultée de la forêt qui l'entoure, de l'odeur de la terre, du souvenir de ces hommes disparus depuis longtemps qui ont bâti cette ville de temples deux fois grande comme Manhattan. Il vibre aussi du sang versé dans la campagne environnante. Angkor vit à travers le concert strident des cigales installées dans les arbres, à travers les jeux de cette petite fille qui plonge dans sa bouche le canon d'un pistolet à eau rose, avant d'appuyer sur la détente. Angkor exhibe les impacts des balles et les traces récentes des chars qui balafrent ses temples, respire sous le lierre qui tente d'étouffer les sanctuaires de la "ville sacrée", sous l'étreinte des racines aériennes avalant les arcs couverts de lichens, des branches étranglant le visage de Vishnou, des lianes serpentines cherchant à emporter les murs toujours plus profond dans la jungle.
Le Bayon et ses inquiétantes divinités.
Photo Bruno Barbey/Magnum

Si j'étais venu, c'était simplement parce que, pour la première fois dans ma vie d'adulte, il était devenu possible de visiter relativement facilement ce monument si longtemps plongé au coeur de la guerre. J'avais essayé pendant des années d'organiser le voyage pour ma mère, mais, chaque fois que je m'apprêtais à faire les réservations, les combats avaient repris ou de nouvelles convulsions politiques avaient replongé le pays dans les ténèbres, renvoyant le site dans les bras de la jungle tentaculaire.

La région qui entoure Angkor n'est toujours pas totalement sûre - il reste 2,6 millions de mines enfouies dans le sol, et l'on m'a dit qu'il faudra une vingtaine d'années pour les faire disparaître - et la situation politique reste très instable. Mais, pour la première fois depuis 1969, des vols directs relient Bangkok à Siem Reap, à 6 kilomètres seulement d'Angkor Vat, ce qui permet d'éviter l'agitation qui règne dans le reste du Cambodge. En outre, le groupe singapourien Raffles International a entièrement restauré, puis rouvert le Grand Hôtel d'Angkor, un somptueux palace construit en 1929, lors de la colonisation française. Un luxueux hommage nostalgique à l'époque de l'Indochine, où le mobilier en rotin, les lambris de teck et les ventilateurs nonchalants semblent sortir du catalogue de Pier Import. Sachant qu'après plus de vingt années d'isolement Angkor pouvait de nouveau sombrer dans le néant, du jour au lendemain, sous le choc d'une recrudescence des combats, sous les assauts de la forêt ou, plus probablement, sous la pression des foules, j'avais expliqué à ma mère que c'était le moment ou jamais.

J'ai souvent été confronté aux dilemmes moraux et politiques qu'implique la visite des pays "délicats". Que ce soit au Tibet, en Birmanie ou à Cuba, j'ai pu peser tout le pour et le contre de ces voyages où chaque centime dépensé profite à un régime qui opprime la population et détruit sa culture. Pourtant, j'ai rarement ressenti un cas de conscience aussi aigu que dans ce Grand Hotel, où le prix d'une tasse de café (6 dollars) équivaut au salaire mensuel moyen des Cambodgiens. On est transporté à la vue des bas-reliefs éclatants qui vous emmènent là-haut, très haut, au-dessus des salles remplies de dieux et de cierges, jusqu'au toit d'où l'on découvre l'horizon, au-delà des arbres, entouré de bouddhas couverts du capuchon protecteur d'un cobra. Mais on est désespéré à la vue de ces enfants au visage étrangement vieux (et au corps étrangement jeune), qui appellent, dans toutes les langues du monde : "Hello papa ! Madame, madame ! Esta bella !"
 
Pour les habitants de la région que j'ai pu rencontrer, le tourisme n'a bien sûr que des avantages. "Nous vivons une époque merveilleuse", m'a confié à Siem Reap mon jeune ami Phalla. "Nous avons désormais des téléphones portables. Il y a trois ans, nous n'avions que des fusils. Quand je suis arrivé à Siem Reap, il y a dix ans, jamais aucun étranger ne venait ici." Pour Phalla, le tourisme est un véritable don du ciel, une ouverture comme il n'en a jamais connu au Cambodge. Il s'est mis à l'anglais, il regarde les informations sur CNN tous les matins, en prenant son petit déjeuner au café du coin... et rêve de monter un jour sa propre agence de voyages. "Le tourisme est une bonne chose pour nous", continue-t-il, sous le charme de l'esprit du nouvel an. "Nous sommes inquiets pour nos monuments, pour leur conservation, mais nous sommes contents que l'argent arrive, même si seulement 7 ou 8 % du total sont effectivement consacrés aux temples."
Le temple de Ta Prohm est envahi
progressivement par les racines de ficus.
Photo Bruno Barbey/Magnum

En 1975, année zéro de la nouvelle ère instituée par Pol Pot, on exécutait quotidiennement les gens reconnus coupables d'avoir porté des lunettes, d'avoir parlé anglais, voire, tout simplement, d'être allés à l'école. Cela explique pourquoi, aujourd'hui, le Cambodge semble plus mal en point encore que ne le laisse supposer son statut de pays le plus pauvre du monde (hors Afrique) en termes de revenus par habitant. Lorsque Pol Pot et ses sbires repartirent dans la jungle, en 1979, il ne restait plus, dans tout le pays, qu'environ 300 personnes ayant fait des études supérieures.

Les gens qui s'occupent officiellement de gérer la "cité des Monastères" - "Auctorite Apsara", comme le proclament leurs camionnettes - s'efforcent de préserver le site et son mystère des effets pervers du tourisme. Ils ont résisté, pour l'instant, à la tentation d'y organiser un spectacle son et lumière, qui pourrait endommager les constructions de grès. Ils ont également mis en place des règles d'urbanisme strictes concernant les nouvelles constructions. Ainsi, la route qui mène de l'aéroport à la ville est bordée d'hôtels en chantier, dont les architectes sont tenus (par décret) de respecter le style traditionnel khmer. La bonne volonté est malheureusement impuissante face aux nécessités du quotidien, notamment dans un pays aussi ruiné que le Cambodge. Lorsqu'une société étrangère arrive avec un projet d'hôtel dépassant les quatre étages réglementaires, il lui suffit de distribuer quelques menus pots-de-vin pour que les grands principes soudain s'évanouissent. "Le tourisme de masse entraîne de graves problèmes", me confie un archéologue en poste à Angkor, l'un de ces nombreux étrangers qui travaillent d'arrache-pied pour sauvegarder les monuments du Cambodge et aider la population locale. "Mais, tant qu'une partie de l'argent parvient aux Cambodgiens, il est bénéfique. Ils vont peut-être pouvoir créer un musée, rapporter certaines des statues qui sont actuellement conservées dans les réserves de l'administration." Pour l'heure, force est de constater que l'un des trésors les plus fabuleux du patrimoine mondial ne dispose toujours pas de son propre musée, ni même d'un simple centre d'informations à l'usage des visiteurs.

La visite d'Angkor Vat en fin de journée fait déjà penser à un voyage dans une sorte de petit Luna Park, où se côtoient groupes de touristes et culs-de-jatte cambodgiens cherchant à attirer leur attention. Des gamins vous abordent pour vous proposer en japonais des cartes postales, des sodas ou des guides. "Onnesan ! Nomimono ? Mitte, kudasai !" ("Mademoiselle, une boisson ? Regardez, s'il vous plaît !") Trois hommes mal en point arrachent quelques notes à leurs instruments à cordes, tandis que de tout jeunes enfants s'amusent avec des boîtes de pellicules Kodak vides. "Vous vous souvenez de moi ?" crie une fillette dans le crépuscule. "Je vous ai vu hier, à Preah Khan. Hier, vous avez dit demain. Monsieur, vous vous souvenez de moi ?"

Ultime problème : les temples d'Angkor sont eux-mêmes aussi fragiles que le Cambodge, et la conscience qu'a le gouvernement de la valeur du site lui est aussi nuisible que bénéfique. Depuis l'époque de leur construction, il y a plus de mille ans, ces temples sont la proie des pillards de tout poil. André Malraux lui-même, qui devait devenir par la suite ministre de la Culture du gouvernement français, fut arrêté en 1924 alors qu'il s'apprêtait à emporter illégalement près de 1 tonne de sculptures prélevées sur les édifices d'Angkor.

Or le chaos et le désespoir des dernières décennies n'ont fait qu'accélérer les déprédations. Actuellement, on voit soudain apparaître chez les antiquaires de Bangkok des statues de plusieurs tonnes, que l'on imagine mal pouvoir franchir la frontière en cachette. Des oeuvres inestimables sont retrouvées, brisées, dans la jungle, à quelques centaines de mètres de l'endroit où elles avaient traversé les siècles. En 1993, les Khmers rouges tenaient encore le merveilleux temple de Banteay Sarei (autour duquel une cinquantaine de mines ont été exhumées depuis) et menaçaient Siem Reap. Et lorsque les rebelles ne pillent pas les temples pour leur propre compte, ce sont les militaires sans solde qui prennent la relève, armés de marteaux piqueurs.
 
Peu à peu, à force de déambuler parmi les bouddhas décapités, d'entendre des enfants jouer d'étranges mélopées sur leurs guimbardes et de découvrir chaque matin de la tête de serpent au menu du petit déjeuner de l'hôtel, je commence à voir clairement ce qui distingue Angkor de la plupart des "sites antiques". Plus que jamais, Angkor fait partie intégrante de cette contrée hantée qui l'environne. Singulièrement, les êtres qui vivent près des temples mènent une existence somme toute très comparable à celle de leurs lointains ancêtres qui les ont bâtis. Siem Reap tente bien de se donner un air de modernité, avec ses panneaux en l'honneur de "Konica Photo Express" placés de loin en loin dans ses rues miteuses ou avec les chemisettes à l'effigie de Leonardo DiCaprio et de Kate Winslet (dans Titanic, bien sûr) arborées par certains gamins. Mais, à peine sorti de la rue principale, on se retrouve dans un village peuplé de coqs de basse-cour et de chiens galeux errant entre des maisons branlantes (l'une d'entre elles s'est écroulée pendant mon séjour, tuant la mère d'un prêtre qui l'habitait). Les panneaux de signalisation et les cafés sont rares. Et quand les gens parlent entre eux, c'est pour aborder des sujets séculaires : le riz, le poisson, la forêt ou la nuit.

Au temple du Bayon, quelque 150 figures de pierre vous fixent d'un regard implacable, pareilles aux statues de l'île de Pâques. Leur expression n'est ni gentille ni protectrice. Elles ont un air mauvais, lourd de reproches. Elles vous sourient avec une sorte de méchanceté démentielle. L'endroit a de tout temps mis mal à l'aise les étrangers. (Paul Claudel y voyait un lieu damné et mauvais comme il en avait rarement rencontré. Pierre Loti lui-même, qui était pourtant un éternel romantique toujours prêt à s'enthousiasmer, disait y avoir été saisi d'une terreur toute particulière.) L'effet est d'autant plus marquant aujourd'hui que tous les enfants qui se trouvent aux abords - enfants grimaçants, enfants doux, enfants flétris, enfants tristes - ressemblent singulièrement à ces statues, au point que l'on se demande ce que le développement fera de ce pays.


Angkor Vat : fresque représentant
deux jeunes Khmères.
Photo Bruno Barbey/Magnum

Pour ma dernière soirée au Cambodge, je voulus revoir encore une fois le temple magique d'Angkor Vat. Une magnifique lune ronde et pleine se leva au-dessus de l'avenue bordée d'aveugles, de mutilés et d'estropiés. Dans l'obscurité croissante de la nuit qui s'installait, un boiteux assis par terre jouait sur sa flûte une mélodie envoûtante. Le temple et ses dépendances couvrent une surface beaucoup plus faible que je ne pensais. Il ne débouche pas sur toute une ville de monuments, comme les photos me l'avaient laissé supposer. Pourtant, le sentiment que je ressentis ce soir-là était infiniment plus profond que ce que j'avais imaginé. Et, en rentrant à l'hôtel, je me dis que j'allais conseiller à mes amis de venir voir Angkor, s'ils en avaient la possibilité, mais à condition de ne pas oublier qu'à côté des quelque 8 000 apsaras (anges) dénombrés par les archéologues le site héberge probablement aussi un nombre égal d'esprits des ténèbres.

Pico Iyer, Shambhala Sun, Halifax
© Courrier International

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