| Henri Mouhaut,
le 'découvreur' d'Angkor
Au début
des années vingt, le jeune archéologue Claude Vannec, en
quête d'une rapide fortune, s'est embarqué pour l'Indochine
dans l'espoir de découvrir et de revendre quelques-un des inestimables
bas-reliefs ornant les temples de l'antique route royale khmère,
aujourd'hui submergée par la jungle. Lorsqu'il rencontre Perken,
il est fasciné par cet aventurier de légende au masque de
proconsul romain, qui professe un total mépris des valeurs établies
et peut être offre à Claude le préfiguration de son
avenir.
Découvert
d'Angkor Vat
« ....
Enfin, après trois heures de marche dans un sentier couvert d'un
lit profond de poussière et de sable fin qui traverse une forêt
touffue, nous débouchâmes tout à coup sur une belle
esplanade pavée d'immenses pierres bien jointes les unes aux autres,
bordée de beaux escaliers qui en occupent toute la largeur et ayant
à chacun de ses quatre angles deux lions sculptés dans le
granit.
Quatre larges
escaliers donnent accès sur cette plateforme.
De l'escalier
nord, qui fait face à l'entrée principale, on longe pour
se rendre à cette dernière une chaussée longue de
deux cent trente mètres, large de neuf, couverte ou pavée
de larges pierre de grès et soutenue par des murailles excessivement
épaisses. Cette chaussée traverse un fossé d'une grande
largeur qui entoure le bâtiment, et dont le revêtement, qui
a trois mètres de hauteur sur un mètre d'épaisseur,
est aussi formé de blocs de concrétions ferrugineuses, à
l'exception du dernier rang, qui est en grès, et dont chaque pierre
a l'épaisseur de la muraille.
Epuisés
par la chaleur et une marche pénible dans un sable mouvant, nous
nous disposions à nous reposer à l'ombre des grands arbres
qui ombragent l'esplanade, lorsque, jetant les yeux du côté
de l'est, je restai frappé de surprise et d'admiration.
Au-delà
d'un large espace dégagé de toute végétation
forestière s'élève, s'étend une immense colonnade
surmontée d'un faîte voûté et couronnée
de cinq hautes tours. La plus grande surmonte l'entrée, les quatre
autres les angles de l'édifice ; mais toutes sont percées,
à leur base, en manière d'arcs triomphaux. Sur l'azur profond
du ciel, sur la verdure intense des forêts de l'arrière-plan
de cette solitude, ces grandes lignes d'une architecture à la fois
élégante et majestueuse me semblèrent, au premier
abord, dessiner les contours gigantesques du tombeau de toute une race
morte !
Les ruines
de la province de Battambâng, quoique splendides, ne peuvent donner
une idée de celles-ci, ni même laisser supposer rien qui en
approche. En effet, peut-on s'imaginer tout ce que l'art architectural
a peut-être jamais édifié de plus beau, transporté
dans la profondeur de ces forêts, dans un des pays les plus reculés
du monde, sauvage, inconnu, désert, où les traces des animaux
sauvages ont effacé celles de l'homme, où ne retentissent
guère que le rugissement des tigres, le cri rauque des éléphants
et le brame des cerfs.
Nous mîmes
une jounée entière à parcourir ces lieux, et nous
marchions de merveille en merveille, dans un état d'extase toujours
croissant. Ah ! que n'ai-je été doué de la plume d'un
Chateaubriand ou d'un Lamartine, ou du pinceau d'un Claude Lorrain, pour
faire connaître aux amis des arts combien sont belles et grandioses
ces ruines peut-être incomparables, seuls vestiges d'un peuple qui
n'est plus et dont le nom même, comme celui des grands hommes, artistes
et souverains qui l'ont illustré, restera probablement toujours
enfoui sous la poussière et les décombres.
J'ai déjà
dit qu'une chaussée traversant un large fossé revêtu
d'un mur de soutènement très épais conduit à
la colonnade, qui n'est qu'une entrée, mais une entrée digue
du grand temple. De près, la beauté, le fini et la grandeur
des détails l'emportent de beaucoup encore sur l'effet gracieux
du tableau vu de loin et sur celui de ses lignes imposantes.
Au lieu d'une
déception, à mesure que l'on approche, on éprouve
une admiration et un plaisir plus profonds. Ce sont tout d'abord de belles
et hautes colonnes carrées, tout d'une seule pièce ; des
portiques, des chapiteaux, des toits arrondis en coupoles ; le tout construit
en gros blocs admirablement polis. taillés et sculptés.
A la vue de
ce temple, l'esprit se sent écrasé, l'imagination surpassée
; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste silencieux ; car
où trouver des paroles pour louer une oeuvre architecturale qui
n'a peut-être pas, qui n'a peut-être jamais eu son équivalent
sur le globe. L'or, les couleurs ont presque totalement disparu de l'édifice,
il est vrai ; il n'y reste que des pierres : mais que ces pierres parlent
éloquemment ! Comme elles proclament haut le génie, la force
et la patience, le talent, la richesse et la puissance des «Kmerdôm»
ou Cambodgiens d'autrefois !
Qui nous dira
le nom de ce Michel-Ange de l'orient qui a conçu une pareille oeuvre,
en a coordonné toutes les parties avec l'art le plus admirable,
en a surveil]é l'exécution de la base au faîte, harmonisant
l'infini et la variété des détails avec la grandeur
de l'ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout
des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre
l'entendement des générations à venir !
Par quelle
force mécanique a-t-il soulevé ce nombre prodigieux de blocs
énormes jusqu'aux parties les plus élevées de l'édifice,
après les avoir tirés de montagnes éloignées,
les avoir polis et sculptés ?
Lorsqu'au soleil
couchant mon ami et moi nous parcourions lentement la superbe chaussée
qui joint la colonnade au temple, ou qu'assis en face du superbe monument
principal, nous considérions, sans nous lasser jamais ni de les
voir ni d'en parier, ces glorieux restes d'une civilisation qui n'est plus,
nous éprouvions au plus haut degré cette sorte de vénération,
de saint respect que l'on ressent auprès des hommes de grand génie
ou en présence de leurs créations.
Mais en voyant,
d'un côté, l'état de profonde barbarie des Cambodgiens
actuels, de l'autre. les preuves de la civilisation avancée de leurs
ancêtres, il m'était impossible de voir dans les premiers
autre chose que les descendants de Vandales, dont la rage s'étàit
exercée sur les oeuvres du peuple f ondateur, et non la postérité
de celui-ci.
Que n'aurais-je
pas donné pour pouvoir évoquer alors une des ombres de ceux
qui reposent sous cette terre, et écouter l'histoire de leur longue
ère de paix suivie sans doute de longs malheurs ! Que de choses
n'eût-elle pas révélées qui resteront toujours
ensevelies dans l'oubli !
Ce monument,
ainsi qu'on peut le voir par le plan général, qui en donnera
une idée plus claire que la description technique la plus détaillée,
se compose de deux carrés de galeries concentriques et traversées
à angle droit par des avenues aboutissait à un pavillon central,
couronnement de l'édifice, saint des saints, pour lequel l'architecte
religieux semble avoir réservé les détails les plus
exquis de son ornementation. Dans ce tabernacle, une statue de Bouddha,
présent du roi actuel de Siam, trône encore, desservie par
de pauvres talapoins dispersés dans la forêt voisine, et attire
de loin en loin à ses pieds quelques fidèles pèlerins.
Mais que sont ces dévotions comparées aux solennités
d'autrefois, alors que les princes et rois de l'extrême-orient venaient
en personne rendre hommage à la divinité tutélaire
d'un puissant empire ; que des milliers de prêtres couvraient de
leurs processions les gradins et les terrasses de ce temple immense; que
du haut de ses vingt- quatre coupoles le son des cloches répondait
au carillon des innombrables pagodes de la capitale voisine ; de cette
Ongkor la Grande, dont l'enceinte de quarante kilomètres de pourtour
a pu, certes, contenir autant d'habitants que les plus peuplées
métropoles de l'occident ancien ou moderne ! »
Fin du chapitre
17 de Voyages dans les royaumes du Siam du Cambodge et du Laos
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