| Claudel
à Angkor la maléfique
En
route pour le Japon, Paul Claudel passe à Angkor. Dans son journal
il fait part poétiquement de ce qui lui inspire le site en suivant
le petit circuit à rebours. Banteay Kdei à peine mentionné,
c'est Ta Prohm, Ta Keo, la porte de la Victoire puis le Bayon et enfin
Angkor Vat, dont les cinq tours sont comparées à des ananas
blasphématoires.
Car pour Claudel,
le mal jaillit de partout à Angkor. Quatre ans plus tard, il écrira
d'ailleurs, « Angkor est bien un des endroits les plus maudits,
les plus maléfiques que je connaisse. J'en étais revenu malade
et la relation que j'avais faite de mon voyage a péri dans un incendie.
» (Cahier V, 1925)
Le
journal de Claudel
« Le
lendemain à 9 h. départ pour Angkor à bord d'un bâteau
des M[essageries]. Réveil le lendemain à 3 h. Vue des grandes
ondes molles et boueuses de l'énorme fleuve sur lequel flottent
des matelas de luk binh (jacinthes d'eau). La forêt noyée,
puis Angkor. Benkhdaï, puis Taprohm sous la végétation
et les arbres dans une atmosphère de décomposition et de
fièvre. Les énormes fromagers blancs digérant la pierre
encastrée dans leur anastomose, cette racine qui couvre et enserre
tout un portique et vient prendre la place d'un des piliers. La pile de
Takeo, proportions non plus dans le sens horizontal, mais dans le sens
de la hauteur. Le pont d'Angkor Thom flanqué de chaque côté
d'une rampe de 54 géants, le premier à 7 têtes, tirant
sur le serpent Naga. Le Bayon avec ses pylônes à 4 têtes
de Brahma vers les 4 points cardinaux. Dans l'après-midi le temple
d'Angkor Vat, masse de moellons brun (limonite) recouvert d'un grès
gris, à peu près pareil à celui de Fontainebleau qui
dans les cours sous le lichen se couvre de chamarrures d'argent. Longues
lignes horizontales et dissymétriques de la façade, percée
d'une petite porte. A cet énorme temple on accède par une
chatière, répétée, bien visible et exaltée,
comme un petit trou noir dans le château central. Tout autour un
vaste étang carré, puis une sérié superposée
de 3 autres enceintes carrées et entourées de galeries réunissant
des pavillons médians, les 2 dernières flanquées d'ananas
aux 4 coins.
Tous les pavillons
ont la forme d'une croix. Trois portiques télescopés de plus
en plus court. Au milieu le grand ananas central sous lequel était
l'image de Siva, dieu de l'amour et de la destruction. Il reste les 4 ananas
flanquant le motif central. De loin au matin les contours ne paraissent
pas nets mais barbelés donnant l'impression d'ailes ou de flammes.
L'oeuf ailé, le joyau flamboyant. L'idée est celle de l'étang
primitif au milieu duquel un pavillon central comme un lotus. Au-dessus
de cette première enceinte (73) s'en élève une seconde
(sur un soubassement à lignes brisées pareil à une
pile de coussins), puis une troisième, et enfin beaucoup plus haut
une quatrième avec le Sanctuaire central. Chacun de ces sanctuaires
a la forme d'une croix, il est à la fois fermé et ouvert
sournoisement, non pas directement, sur les 4 points cardinaux par un portique
à triple voûte télescopée de plus en plus basse,
signifiant une ascension par un chemin imposé et caché. En
somme superposition comme sur des plateaux de lacs (l'eau thésaurisée
et stagnante). Les enceintes comme des retranchements qui défendent
contre quelque chose. La noire petite porte unique, le petit trou indiquant
l'incorporation à un mystère, à de la nuit encadrée.
Les soubassements pareils à des exhaussements artificiels ou encore
à un serpent lové. Les sanctuaires aux 4 points cardinaux
(rappelant les chérubins) avec le pylône central. Ces sanctuaires
de nuit où volent des chauves-souris (elles y volaient déjà)
et empuantis d'une odeur à la fois parfumée et infecte (probablement
due à leur fiente). Ces joyaux fermés qu'on adore de loin
avec leur ver central, cette ostension de blasphème. Ces boites
rondes, ces boules, et fermées en plein ciel pleines de nuit et
de fiente. Aurais-je vu le temple du Diable que la terre n'a pu supporter
? De là l'étrange rage des dévastateurs, la fureur
avec laquelle ils se sont acharnés contre toutes les idoles dont
on n'a pas retrouvé une seule même en morceaux, pulvérisées,
contre certaines représentations. Partout ces apsaras au sourire
ethiopien dansant sur les ruines en une espèce de cancan sinistre.
Uniquement des images féminines, de volupté, subsistent.
En Bas grands
bas-reliefs faisant tout le pourtour de la première galerie et représentant
des scènes de guerre et de mythologie. L'une est le "barratement
de la mer de lait" d'après le Ramanaya (?). On voit tous les dieux
affrontés en une file interminable dominés de distance en
distance par les dieux plus grands, Brahma, Siva, le singe Hamumam, etc.
en une espèce de prodigieux tug-of-war, cramponnés au corps
du serpent (animal national du Cambodge avec un capuchon à 7 têtes
devant lequel est sculpté le garuda à tête de perroquet).
Au-dessus le monde de l'eau et de la boue, des larves, des poissons, des
tortues, des crocodiles, au-dessous la foule infinie des apsaras gambillantes
qui filent au ciel comme des moustiques, comme des bulles de gaz.
L'après-midi
que j'ai passé seul tout en haut de ce temple maudit n'ayant pas
encore compris l'étrange sentiment d'opression et de dégoût,
au loin les lignes immenses de la forêt vierge, les roulements de
tonnerre sourd, les cris des singes qui se poursuivent (les apsaras), les
bonzes jaunes qui errent en psalmodiant, l'un d'eux derrière moi
avec un grand couteau.
Le lendemain
Angkor Thom, le Roi lépreux. Vision prodigieuse des singes qui sautent
en se poursuivant sur le plafond élastique de la forêt. Le
poids remplacé par l'élan. Une vie d'élasticité
et de bond. Que sont nos danseurs à côté ? »
(Journal,
Cahier IV, octobre 1921)
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